Un autre tour de piste

Spécialiste de la Mercedes-Benz 300 SL, le restaurateur de renommée internationale Rudi Koniczek nous raconte comment il est passé des modèles réduits à la réalité.

Située sur l’île de Vancouver, la ferme de Rudi Koniczek est séparée du monde extérieur par deux grilles de fer entourées d’un mur de pierre et d’un talus gazonné. « On forme notre propre pays », affirme l’entrepreneur d’origine allemande. Les clients de Rudi & Company viennent d’abord dans cette enceinte de 4 hectares pour rencontrer l’homme derrière cette entreprise vieille de 40 ans. « Nous cuisinons, buvons du vin et faisons les idiots, dit-il. Je veux m’assurer que je peux rire avec eux. Sinon, impossible de travailler sur leur voiture. » Quand on est considéré comme l’un des plus grands experts en restauration automobile, particulièrement des légendaires Mercedes-Benz 300 SL Gullwing et Roadster, on peut se permettre d’être pointilleux : « Aux enchères, nos voitures se vendent au prix le plus élevé. »

C’est à Toronto, où il a grandi, que Rudi tombe amoureux de la Mercedes-Benz 300 SL. Adolescent, il travaille dans une boutique de modélisme où il demande à être payé en maquettes de voiture, plusieurs d’entre elles étant des modèles réduits de la SL. L’exposition de ses miniatures dans le magasin lui rapportera finalement bien plus que ses 25 ¢ de l’heure : en 1965, carton d’invitation en main, il se rend au siège social de Mercedes-Benz Canada, sur l’avenue Eglinton, pour rencontrer Rainer Lange-Mechlen, le président à l’époque.

Lange-Mechlen est si impressionné par la passion et le talent du garçon de 15 ans qu’il l’aide à se trouver un emploi dans un concessionnaire Mercedes-Benz. Il y étudie sous la tutelle de trois meisters venus directement du siège social de l’entreprise à Stuttgart, en Allemagne, ce qui fait de Rudi le seul apprenti au Canada formé par l’usine. C’est son troisième meister qui l’encourage à voler de ses propres ailes : « Il m’a dit que mon talent naturel me destinait à devenir plus qu’un mécanicien. »

En 1969, charmé par l’Ouest canadien, il déménage à Victoria, en Colombie-Britannique. En 1971, il commence tranquillement à bâtir l’une des entreprises de restauration les plus courues au monde, avec des clients venus d’aussi loin que du Japon et du Bahreïn. À ce jour, son atelier compte plus de 100 restaurations complètes de SL, dont la Roadster argent que Justin Trudeau a héritée de son père, le premier ministre Pierre Elliott Trudeau, et quatre des vingt-neuf 300 SL Gullwing à carrosserie en alliage toujours en circulation. Il a déniché un de ces spécimens rares, le n° 21, dans une grange à Santa Monica ; il a mis deux décennies à convaincre le propriétaire de le lui vendre. Enseveli sous un tas de ferraille pendant 40 ans, le coupé Gullwing de 1955 est maintenant entièrement restauré. « C’est l’une de nos meilleures », affirme Koniczek.

Mercedes-Benz 300 SL

Rudi Koniczek est l’un restaurateurs de SL les plus importants au monde ; il a réalisé plus de 100 remises à neuf.

Vision et dur labeur

Le garage de Rudi & Company est loin d’être traditionnel. La luminosité accueillante de l’endroit est accompagnée d’une musique classique, trame de fond sur laquelle s’effectue le travail de démontage et de remontage de Rudi et ses huit employés à temps plein. Ce processus intensif peut durer jusqu’à un an et demi, et les coûts s’élever jusqu’à 300 000 $. Il faut avoir une vision à long terme, comme en témoignent les SL embouties dans des collisions ou sévèrement brûlées dont Rudi s’est occupé. « Nous pouvons tout réparer, spécialement la SL qui est comme une cellule d’aéronef : on peut la reconstruire encore et encore », ajoute-t-il.

De toute évidence, ramener une épave à la vie est la partie que Rudi préfère : « C’est de l’art automobile. » Mais Rudi & Company n’est pas seulement artiste. Il s’assure que ce qui se trouve sous le capot est aussi fidèle à l’original, de même pour la garniture et la peinture. En fait, l’atelier est si populaire (même s’ils n’ont jamais fait de publicité) que Rudi peut se permettre de faire ses restaurations sans compromis : « Nous avons déjà eu un client de Los Angeles qui voulait recouvrir l’intérieur de sa SL en peau d’autruche. J’ai refusé. Ça ne correspondait pas à l’identité de la voiture. Je l’ai finalement convaincu. »

C’est le dévouement et la passion qui inspirent une telle loyauté, autant de la part de son équipe de restaurateurs (cinq de ses employés sont avec l’entreprise depuis plus de deux décennies) que de la part de ses clients. « Nous encourageons nos clients à venir récupérer leur voiture en personne, afin qu’ils puissent la conduire », affirme Rudi. C’est pourquoi une bonne partie du processus de restauration est consacrée aux procédures de rodage, lors desquelles Rudi et son équipe s’assurent qu’il n’y a pas de bruit inhabituel. « Au fond, nous livrons une vieille voiture flambant neuve », dit-il.

L’île de Vancouver est le terrain idéal pour mettre ces voitures à l’essai. Un des trajets préférés de Rudi va de sa ferme jusqu’à la péninsule Saanich, où il s’arrête pour dîner au Deep Cove Chalet. Ses restaurations ne sont pas des œuvres à entreposer dans un garage. « Ces voitures sont faites pour la route, affirme-t-il. Elles sont un mode de vie. »

Les étapes d'une restauration

  1. Quand Rudi et son équipe reçoivent une demande de restauration, ils s'assurent d'abord que le véhicule est un bon candidat. Ensuite, ils s'occupent de l'expédition. La plupart des automobiles arrivent dans des conteneurs, en passant normalement par le port de Vancouver ou par fret aérien. Les travaux peuvent s'échelonner sur plus d'un an, selon la condition du véhicule à son arrivée.

  2. Une fois la voiture arrivée à l'atelier, l'équipe, qui comprend un chercheur, se documente : des centaines de photos sont prises et la correspondance du numéro de série avec celui de l'usine est analysée, afin de s'assurer de son authenticité. Si tout est en ordre, Rudi invite le client à sa ferme pour quelques jours dans le but de faire connaissance et de partager la vision finale qu'il a de la voiture.

  3. Une fois que le client a déposé le premier versement, l'équipe démonte la voiture jusqu'au dernier boulon. Dans le cas d'une 300 SL typique, cela peut prendre environ deux mois. Ensuite, le processus de reconstruction peut commencer. Le châssis est microbillé, puis la peinture est appliquée. Rudi n'utilise que des couleurs de Mercedes-Benz fidèles à l'année et à la fabrication du véhicule.

  4. Une fois le châssis et l'intérieur de la voiture terminés, l'équipe de restauration amène la voiture pour un essai routier de 800 km. Une fois que les hauts standards de qualité de Rudi sont atteints, le propriétaire peut reprendre possession de sa voiture. « Il passe quelques jours avec nous et nous amenons la voiture sur la route, dit-il. Nous lui montrons aussi comment la conduire et s'en occuper. »

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