Corde sensible

Au pays, une poignée d’artisans fabriquent des guitares d’exception qui se distinguent sur la scène internationale.

Cinquante-deux. C’est le nombre de cordes de la guitare Medusa conçue par Linda Manzer pour le musicien jazz danois Henrik Andersen. Aucun autre instrument de cette luthière torontoise n’en possède autant, pas même la Pikasso – elle en compte 42 –, fabriquée en 1984 et ainsi nommée pour souligner son inspiration cubiste.

« Le problème avec ce genre de guitare, c’est qu’on ne peut pas monter sur scène et interpréter n’importe quoi. Il faut une pièce qui soit à la hauteur », affirme Linda Manzer. La Pikasso appartient au prodigieux guitariste américain Pat Metheny et il n’a jamais cessé d’en jouer, ni des 25 autres modèles que la luthière a fabriqués pour lui. « Chacune possède un son unique qui exprime l’un des aspects de sa musique », précise-t-elle.

Linda Manzer

Linda Manzer est reconnue pour ses guitares dont elle compare la sonorité au tintement d’une cloche combiné à la richesse acoustique d’un piano. Elle recherche avant tout la profondeur et la clarté. « Un son que certains qualifient de sombre. » Et qui résonne aux oreilles de musiciens de partout dans le monde : il y a une liste d’attente d’un an pour se procurer la douzaine de guitares qu’elle fabrique elle-même chaque année et dont le prix varie entre 20 000 $ et 55 000 $.

Il y a une liste d’attente d’un an pour les guitares de Linda Manzer et leur prix varie entre 20 000 $ et 55 000 $.

Au Canada, un petit nombre d’artisans fabriquent des guitares qui peuvent atteindre de tels montants. Ils peaufinent le moindre aspect de leurs instruments, de l’angle du manche à leur complexe ornementation, et comptent une impressionnante liste de clients. Celle de Linda Manzer contient des noms légendaires, tels Carlos Santana et Gordon Lightfoot. Mais sa clientèle est surtout composée d’artistes inconnus du grand public : musiciens de studio, accompagnateurs, guitaristes solistes et auteurs-compositeurs qui créent dans l’ombre des succès parfois planétaires.

Linda Manzer perfectionne son expertise depuis 1974 : elle avait déjà fabriqué quelques dulcimers (une sorte de cithare) entre deux cours à l’école des beaux-arts lorsqu’elle a envisagé de faire ce métier, à 22 ans. Elle avait entendu parler de Jean Larrivée, un luthier originaire de la banlieue de Montréal qui s’était établi à Toronto, et lui avait téléphoné à plusieurs reprises avant qu’il accepte de la recevoir à son atelier pour lui enseigner sa technique. « Dès que j’y ai mis les pieds, j’ai su que c’était ce que je voulais faire. »

Jean Larrivée l’a embauchée comme apprentie ; aucune femme n’avait travaillé pour lui auparavant et elle est ainsi devenue la première luthière du pays. Emballée d’avoir trouvé un mentor qui lui apprendrait les bases du métier, Linda Manzer a rejoint la première cohorte d’une école non officielle de lutherie, aux côtés des George Gray, David Wren, Tony Duggan-Smith, William « Grit » Laskin et Sergei de Jonge. Des pionniers qui ont développé un réel savoir-faire et qui sont gardiens d’une tradition canadienne. Tous sont des luthiers accomplis, mais Linda Manzer se démarque par sa propension à créer des instruments singuliers et expérimentaux. « Même ma toute première guitare, fabriquée en tant qu’apprentie pour Jean Larrivée, comportait deux éléments modifiés », raconte-t-elle. En l’occurrence, le joint du manche et la profondeur de la caisse. Des modifications qui n’ont donné aucun résultat spectaculaire, mais qui lui ont appris une importante leçon : « Toute expérimentation doit avoir un objectif. »

Linda Manzer fabrique une nouvelle guitare

La luthière Linda Manzer fabrique une nouvelle guitare à son atelier de Toronto.

Le mentor d’une génération

Jean Larrivée est épuisé. En ce début décembre, il revient tout juste d’Europe, où il a parcouru 7500 km pour rencontrer des distributeurs et des fournisseurs de bois, en plus de donner quelques ateliers de guitare.

« Je travaille tout le temps, je n’arrête jamais », affirme le luthier de 73 ans qui, après avoir vécu en Colombie-Britannique, s’est établi à Oxnard, en Californie, près de Santa Barbara. En 2001, il y a mis sur pied un atelier de production afin de se rapprocher du marché américain, où se trouve la majorité de sa clientèle.

Né à L’Abord-à-Plouffe, une localité au nord de Montréal qui ne porte plus ce nom aujourd’hui, Jean Larrivée a commencé sa carrière comme mécanicien automobile, ce qui l’a amené, dans les années 1960, à travailler pour une usine de General Motors, près de Toronto. C’est à cette époque qu’il a rencontré le luthier Edgar Mönch, lors d’un concert. Il lui a dit : « Je ferais tout pour apprendre à fabriquer des guitares. » Ce à quoi Edgar a répondu : « Viens demain ! » Sous sa tutelle, il a conçu sa première guitare à l’âge de 22 ans.

Il a appris rapidement, développant un style qui le distinguait des fabricants de guitares américains, tels que C.F. Martin & Co. Ses instruments étaient plus petits, dotés de cordes d’acier plutôt que de nylon, habituellement utilisé pour les guitares classiques. Dans le milieu de la lutherie, il est surtout connu pour son type de barrage en forme de X, une méthode qui permet de créer des instruments plus équilibrés et qui a gagné en popularité. « Le barrage, je l’ai conçu sans regarder comment les autres faisaient », affirme-t-il, précisant que les tutoriels pour apprendre à fabriquer des guitares n’existaient pas à l’époque. « Je l’ai joué à l’oreille. »

Modèle Pikasso (à gauche) ; Linda Manzer montre son travail en cours (à droite)

Linda Manzer a créé son modèle Pikasso il y a plus de 30 ans pour le musicien Pat Metheny (à gauche) ; elle montre son travail en cours (à droite).

À ce jour, Jean Larrivée Guitars a produit plus de 140 000 instruments, standards ou sur mesure, dont certains pour des musiciens comme Peter Yarrow (Peter, Paul and Mary), Brad Paisley et Bruce Cockburn (qui possède d’ailleurs quelques guitares Manzer).

Il lui arrive de revoir ses six anciens apprentis. Récemment, ces luthiers d’exception ont d’ailleurs participé à un projet artistique mandaté par la Collection McMichael d’art canadien, à Vaughan, en Ontario, consistant à créer une guitare pour chacun des peintres du Groupe des sept. Ils se sont réunis au Québec pour en fabriquer une huitième en l’honneur de Tom Thomson, un peintre qui a influencé le Groupe des sept, mais qui est mort avant la formation du collectif. « Ç’a été trois jours incroyables, s’exclame Linda Manzer. J’avais l’impression de voyager dans le temps à l’une des plus belles époques de ma vie, lorsque j’étais apprentie. »

L’essence de la musique

Une photo accrochée sur le mur derrière Michael Greenfield le montre en compagnie de Keith Richards. Le luthier montréalais l’a rencontré lorsque les Rolling Stones étaient de passage dans la métropole en 2006. Une connaissance l’avait mis en contact avec son gérant et c’est ainsi que le guitariste a pu tester un instrument conçu spécialement pour lui.

Non seulement Keith Richards a acheté la guitare, mais il en a commandé une autre quelques mois plus tard. « C’est difficile de faire mieux. Parle-moi d’une légende ! », lance Michael Greenfield, qui compte parmi ses autres clients le célèbre musicien celtique Tony McManus, ainsi qu’Andy McKee, un guitariste fingerstyle, dont les vidéos ont été vues des centaines de millions de fois sur YouTube.

Dans son atelier situé au dernier étage d’un édifice centenaire, Michael Greenfield et son assistant Julien Saint-Jalmes fabriquent à la main des guitares sur mesure. Ensemble, ils en produisent quelques douzaines par année. Le luthier est particulièrement soucieux de leur sonorité, qu’il ajuste en tenant compte d’une série de facteurs interreliés – comme la géométrie de la caisse, le barrage et l’épaisseur du bois –, allant même jusqu’à consulter des physiciens et un modeleur de prototypes de l’Université McGill.

Michael Greenfield fabrique ses guitares sur mesure dans son atelier

Michael Greenfield fabrique ses guitares sur mesure dans son atelier au dernier étage d’un édifice centenaire de Montréal.

Mais, par-dessus tout, Michael Greenfield mise sur le bois, à tel point qu’un article du magazine Acoustic Guitar, publié en 2016, l’a surnommé « the wood whisperer ». Dans son atelier, il empile les planches d’acajou, d’érable, d’épinette, de cèdre et de campêche africain, provenant de plusieurs régions du monde. Chaque essence est destinée à un usage précis : manche, éclisse, table d’harmonie ou fond.

« J’aime acheter du bois qui a une histoire », confie-t-il, en désignant une guitare qu’il fabrique à partir de pièces issues d’un seul acajou du Honduras, qu’on appelle simplement « L’arbre ». Il est connu pour être tombé en 1965 et avoir passé deux décennies dans la jungle avant qu’on le ramasse. Ce bois précieux présente de magnifiques motifs écaille de tortue et il est très recherché par les luthiers. Compte tenu de sa rareté, il est extrêmement onéreux, tout comme les guitares qui en sont fabriquées. Quant aux autres créations de Michael Greenfield (qui ne sont pas faites d’acajou du Honduras), elles se détaillent à partir de 10 400 $ US.

Le coût d’une guitare confectionnée sur mesure par un luthier de talent peut sembler prohibitif, mais l’expérience qu’elle procure est hors du commun. Un lien profond unit celle-ci à son fabricant (et, par extension, à son propriétaire). « C’est quelque chose de très intime, du début à la fin », affirme Linda Manzer. Et qui ne disparaît pas lorsque l’instrument quitte l’atelier pour être acheminé à son acquéreur. « Cet objet qu’on a fabriqué de nos mains, il le prendra dans ses bras et y mettra toute son âme. » Un jour, alors qu’elle était dans une boutique, la luthière a entendu une chanson dont les sonorités lui étaient familières. Elle s’est arrêtée un instant et a reconnu l’une de ses guitares. « Je ne veux pas m’attribuer le génie des musiciens, mais contribuer à leur œuvre est quelque chose d’extraordinaire. Malgré le mérite qu’ils m’accordent, je ne suis qu’un catalyseur. »

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