Notre carte des vins

Les régions viticoles canadiennes sont en pleine transformation.

Dans sa ferme écologique de Wolfville, en Nouvelle-Écosse, Michael Lightfoot étale quelques plans architecturaux sur la table en bois de sa cuisine pour que j’y jette un coup d’œil. « Ma femme et moi avons expérimenté le concept d’agriturismo pour la première fois en Toscane », raconte cet agriculteur de septième génération. « Nous avons séjourné dans une ferme, au cœur d’un vignoble, où nous pouvions cueillir des tomates pour le souper et regarder le bétail paître juste à côté de nous », ajoute l’homme aux yeux bleus rayonnants d’optimisme.

Sur les plans d’expansion de son entreprise, Lightfoot & Wolfville Vineyards, figure une structure ressemblant à une grange, qui abritera un bar à dégustation, une cuisine commerciale, un chai à barriques souterrain, ainsi qu’une salle de réception. Michael et sa femme Jocelyn, une sommelière de formation qui travaillait auparavant comme agente de voyages, planifient construire ce bâtiment au bout de la route, sur le versant nord dominant la baie de Fundy. Des moutons gambaderont sur les terres agricoles avoisinantes, où Michael aimerait aménager des sentiers de randonnée. Pendant la deuxième phase du projet, prévue d’ici quelques années, s’ajoutera une série de chalets de style acadien pour les visiteurs désireux de passer la nuit au domaine.

Voilà un projet ambitieux pour cet éleveur de volailles qui a planté ses premières vignes en 2009, sur des terres jusque-là consacrées au pâturage et à la pomiculture. C’est en vendant son raisin pendant quelques années au réputé producteur de mousseux Benjamin Bridge que Michael a réalisé le potentiel exceptionnel des vins de climat frais produits en Nouvelle-Écosse. « En agriculture, il faut s’adapter, m’explique-t-il. C’est en s’adaptant que les familles d’agriculteurs parviennent à survivre. Le vin, c’est l’avenir de cette région. »

C’est en s’adaptant que les agriculteurs parviennent à survivre. Le vin, c’est l’avenir de cette région. » Michael Lightfoot, vigneron

Le goût d’ici

Aujourd’hui, il existe environ 550 vignobles au Canada, qui sont principalement regroupés dans quatre provinces : la Nouvelle-Écosse, le Québec, l’Ontario et la Colombie-Britannique. Ensemble, ils attirent chaque année plus de trois millions d’amateurs de vin, ce qui leur permet d’engranger des revenus directs de 476 millions de dollars (soit plus de 150 $ par visiteur !). Et c’est sans compter les retombées sur les autres pôles touristiques (restauration, hôtellerie, transport), qui équivalent à près de trois fois ce montant.

Il suffit de visiter la Bourgogne, la Toscane ou la vallée de Napa pour constater l’indéniable attrait de l’œnotourisme. Après tout, les vins les plus intéressants sont l’expression d’un lieu. Et un ensemble de facteurs – comme le microclimat, la géographie et le type de terroir – contribue à rendre chacun d’eux unique. Pour attirer les visiteurs, les producteurs misent sur la beauté de leurs installations, un concept encore peu répandu à Napa lorsque Robert Mondavi y a ouvert, en 1966, une vinerie à l’architecture grandiose, du jamais vu dans la vallée. En 1973, c’était au tour de Sterling de faire construire une salle de dégustation aux allures de monastère grec sur le sommet d’une montagne, accessible grâce à un téléphérique. Au milieu des années 1980, la vallée de Napa attirait 2,5 millions de visiteurs par année, devenant la destination touristique générant le plus de profits en Californie après Disneyland.

C’est ce à quoi je réfléchis une semaine après mon séjour en Nouvelle-Écosse, alors que je me trouve cette fois à l’autre extrémité du pays, dans le sud de la région d’Okanagan, en Colombie-Britannique. Me voilà assis à la terrasse du restaurant Sonora Room, au cœur du vignoble de Burrowing Owl, ceinturé de falaises rocheuses. Regroupant un hameau de bâtiments qui évoquent une hacienda, la vinerie surplombe un coteau où s’alignent en rangées parfaites des vignes de cabernet sauvignon et de pinot gris. On y trouve également une salle de dégustation, un gîte de 11 chambres, ainsi qu’une piscine extérieure, où j’ai passé une grande partie de l’après-midi à relaxer.

Tandis que j’accompagne mon poulet de Cornouailles rôti d’un verre de cabernet franc au bouquet boisé – un ancien millésime de référence, offert exclusivement au vignoble –, j’ai soudain une révélation. Ce vin a le goût du soleil d’été qui plombe sur la vallée, faisant durcir la peau du raisin et mûrir le fruit, celui des vignes qui luttent pour s’abreuver de cette même eau précieuse que les pins aspirent dans ce sol aride.

Richesse naturelle

Le Canada est situé à l’extrémité nord des latitudes où les raisins de cuve de grande qualité peuvent être cultivés. Par conséquent, les rares sols qui produisent du bon vin se trouvent souvent à proximité d’étendues d’eau qui, été comme hiver, tempèrent le climat. Par exemple, ceux de la vallée de l’Okanagan, formée par un chapelet de lacs profonds ; ceux de la région de Niagara, comprimée entre les lacs Ontario et Érié ; ou encore ceux de la vallée de la Gaspereau, dans la baie de Fundy, en Nouvelle-Écosse.

Les régions productrices de vin ont cette propriété intrinsèque de jouir de richesses naturelles qui plaisent autant à la vigne qu’aux voyageurs. Selon l’Association des vignerons du Canada, l’Ontario ne compte que le quart des vignobles du pays, mais attire pourtant les deux tiers des touristes vinicoles. Il faut dire que la région de Niagara bénéficie à la fois de sa proximité avec Toronto, qui permet à ses six millions d’habitants d’y faire une escapade d’une journée, mais aussi avec les chutes Niagara, qui sont admirées par 13 millions de visiteurs chaque année. De son côté, la vallée de l’Okanagan est fréquentée par les résidents de la Colombie-Britannique et de l’Alberta, en plus d’être une destination populaire auprès des golfeurs et des plaisanciers. Keltie MacNeill, responsable de la salle de dégustation de Benjamin Bridge, observe ce même phénomène en Nouvelle-Écosse : « Lorsque je quitte la vallée de la Gaspereau pour aller présenter nos vins dans les villes, je réalise à quel point le magnifique paysage où nous sommes établis constitue un réel avantage. »

Évidemment, les touristes ne sont pas tous les mêmes et, pour les séduire, les producteurs de vins ne procèdent pas tous de la même façon. Prenez le vignoble Mission Hill Family Estate, situé à West Kelowna, en Colombie-Britannique. Ce domaine méticuleusement entretenu a été imaginé par l’architecte de Seattle Tom Kundig et aménagé, en 2002, sur la crête d’une montagne dominant le lac Okanagan. Ses installations évoquent le style monastique espagnol et toscan, mais avec une touche de glamour californien à l’échelle monumentale : un clocher de 12 étages y sonne toutes les heures !

À 30 minutes de là, en empruntant l’autoroute 97 jusqu’à Summerland, Tyler Harlton dirige un tout autre type d’empire. Son entreprise TH Wines occupe deux entrepôts d’un parc industriel qui abritaient autrefois les installations d’un fabricant de skis pour les motoneiges. « Je ne suis pas propriétaire de ma terre ni de ma machinerie », affirme l’homme d’affaires originaire de la Saskatchewan. Il se considère plutôt comme un négociant et cite en exemple les producteurs de vin de Bourgogne, en France, qui achètent la totalité de leurs raisins à des cultivateurs. Après une visite des lieux, je trouve que Tyler s’apparente à un Steve Job, illustrant la tendance du « fait dans mon garage » qui s’est popularisée en Californie.

Il m’invite à goûter à ses créations dans la petite salle de dégustation de 42 m2, que la designer Tarynn Liv Parker a conçue, en 2014, selon de strictes règles minimalistes. Mon verdict : époustouflant. Son vin By Hand, un assemblage de chardonnay et de sauvignon blanc, présente cette irrésistible combinaison d’acidité rafraîchissante et d’onctuosité qui me donne envie de passer l’après-midi à le siroter. Aucun doute : TH Wines vise la nouvelle génération d’amateurs de vins. « Quand Tarynn m’a présenté sa vision des lieux, elle m’a précisé que ce serait beau sur Instagram. Les jeunes trouvent d’ailleurs facilement l’endroit grâce au GPS de leur téléphone, ce qui n’est pas le cas de certains clients plus âgés, qui semblent découragés lorsqu’ils arrivent. J’essaie donc de faire installer davantage de panneaux routiers », raconte Tyler.

L’avenir du vin

Si Mission Hill Family Estate s’inspire des vignobles de Napa (son fondateur Anthony von Mandl avait pour mentor feu Robert Mondavi) et que Tyler Harlton est l’équivalent des « garagistes » de Sonoma, eh bien le vignoble Benjamin Bridge, en Nouvelle-Écosse, est pour sa part l’émule des producteurs de champagnes, tant par son approche du vin que par son hospitalité. « Lorsque nous avons parcouru la route des vins en Champagne, nous avons remarqué que plusieurs vignerons offraient des visites sur rendez-vous », m’explique Devon McConnell-Gordon, dont les parents, Gerry McConnell et Dara Gordon, ont fondé l’entreprise en 1999. La jeune femme m’a accueilli dans la moderne salle de dégustation au décor noir et blanc qui est pratiquement invisible de la route, car la façade du bâtiment, recouverte de rustiques planches en bois et dotée d’un imposant vestibule vitré, fait plutôt face à la vallée. Ici, une visite guidée d’une heure et demie, incluant une dégustation en compagnie d’un des vinificateurs ou des membres de la famille, ainsi qu’un service de hors-d’œuvre – pétoncles grillés, minibagels au saumon fumé, fromage de chèvre local – coûte 200 $. « Nous ne vendons ni tabliers ni confitures », précise Devon.

Ce que l’on vend à Benjamin Bridge, c’est du vin : des mousseux produits selon la méthode traditionnelle et qui figurent sur la carte des plus grands restaurants du pays, à un prix comparable à celui des meilleurs champagnes. Il s’agit bien souvent des premiers vins de Nouvelle-Écosse que les gens de Toronto ou de Vancouver dégusteront. « Nous prenons notre rôle d’ambassadeur des vins néo-écossais très au sérieux », affirme Devon.

Sa collègue Keltie MacNeill estime que la moitié de leurs visiteurs proviennent des provinces de l’Atlantique. « Les autres sont des collectionneurs ou des sommeliers. La semaine dernière, nous avons reçu les sommeliers du Château Lac Louise pour une dégustation. » Quant à leur club œnophile, il permet à ses 200 membres de goûter en exclusivité à des vins produits en petite quantité, mais aussi d’assister aux soirées de lancement organisées chaque saison au domaine et dont le menu est signé par de grands chefs, comme Jason Lynch du Caveau, le restaurant du Domaine de Grand Pré considéré comme le meilleur de la vallée de la Gaspereau. « Certains de nos visiteurs d’Ontario et de Colombie-Britannique planifient leurs vacances en fonction de ces soirées », ajoute Keltie.

Si la perception qu’on a de l’industrie vinicole canadienne est en train de changer, ici comme à l’étranger, c’est grâce à cette nouvelle vague d’intérêt pour les vins de climat frais que nous produisons avec tant de succès. Parions que cet engouement inspirera bien des gens à visiter nos régions viticoles et à découvrir ce terroir présent dans chaque bouteille. Il suffit de se rendre dans la vallée de l’Okanagan ou à Niagara-on-the-Lake pour constater que plusieurs vignerons et leurs partenaires hôteliers contribuent déjà à cet essor.

C’est maintenant au tour de régions comme l’île de Vancouver et les Cantons de l’Est de tenir lieu de laboratoires afin de découvrir ce que les vins canadiens peuvent réellement devenir.

Prendre racine

Si le secteur de l’hôtellerie a la capacité de croître rapidement, il n’en reste pas moins que la production du vin est un processus qui requiert de la patience. Mais revenons aux Lightfoot & Wolfville Vineyards, en Nouvelle-Écosse. Après avoir sur­volé avec moi ses ambitieux plans architecturaux, Michael Lightfoot me propose une dégustation sans prétention, à même les cuves en acier inoxydable et les fûts de chêne dans lesquels ses prochaines cuvées fermentent. « Nous lançons notre tout premier cru cette année », annonce-t-il.

Ses vins – un énergique pinot noir, un riesling aromatique et un envoûtant chasselas produit par cryoextraction – rappellent les collines, tachetées de soleil et fouettées par l’air salin, où j’ai conduit la camionnette des Lightfoot plus tôt ce matin. Josh Horton, le vinificateur en chef, est l’ancien ouvrier agricole de Michael. Il a étudié l’œnologie en Ontario, puis a fait ses classes chez Benjamin Bridge. Et c’est Rachel, la fille de 24 ans de Michael, qui est son assistante. Après seulement trois minutes de dégustation en sa compagnie, je peux affirmer qu’elle s’y connaît. Le projet des Lightfoot, tout comme le raisin issu de leurs vignes, a encore besoin de mûrir. Mais le potentiel est là. Évoquant la nature de son entreprise familiale intergénérationnelle aussi bien que le contenu euphorisant de chaque bonne bouteille, Michael Lightfoot résume sa stratégie comme auraient pu le faire tous les vignerons canadiens : « C’est un pari de longue haleine. »

Paysages polaires
Lire l’article suivant

Paysages polaires

Autrefois photographe de célébrités, Sebastian Coupeland braque aujourd'hui son objectif sur les icebergs.
×