Nouvelle vague

Ancien poste de traite devenu paradis du surf, puis terreau fertile pour l’architecture moderne, Tofino est passé maître dans l’art de se réinventer.

Jeremy Koreski attend une vague. Il se tient dans la mer qui, à 12 °C, fait de Tofino, en Colombie-Britannique, un des sites de surf les plus frisquets de la planète. En voilà une sur le point de déferler. Plutôt que de monter illico sur une planche comme les autres surfeurs, Jeremy s’immerge dans l’eau. Suffisamment pour pouvoir braquer son objectif grand-angle sur les gars qui s’élancent à l’intérieur du rouleau.

À quoi bon braver les éléments sur une planche de surf lorsqu’on a des palmes et un appareil photo ? Cette communion avec la nature – le tumulte de l’océan Pacifique, la forêt ondoyante, les inébranlables caps rocheux –, c’est ce qui a poussé Jeremy et ses amis surfeurs à vivre en immersion (littéralement) dans cet environnement sauvage de la côte ouest de l’île de Vancouver.

Backcountry Hut

Un rendu du chalet côtier de la firme Backcountry Hut Company. (Photo : Backcountry Hut)

Il en va de même pour un nombre croissant de citadins venus à Tofino pour échapper à l’asphalte, au bruit et aux embouteillages. Ici, ils trouvent des restaurants renommés et des hôtels de luxe, la région s’étant transformée en une destination très prisée au cours des 10 dernières années.

Cet ancien poste de traite reconnu pour ses tempêtes hivernales s’est métamorphosé avec l’arrivée des surfeurs et des campeurs dans les années 1960, puis en 1972, lorsqu’on y a inauguré la seule route pavée du pays menant au Pacifique. Avec une population d’à peine 2000 âmes, Tofino est toujours aussi bohème et décontractée, si bien qu’on a l’impression d’être propulsé 60 ans dans le passé… alors qu’en réalité on n’a fait qu’un trajet de six heures en voiture depuis Vancouver.

« Mon succès, je le dois en grande partie au fait que Tofino est une populaire destination de surf et qu’à mes débuts, j’étais le seul à prendre ce genre de photos », affirme Jeremy avec modestie.

Une maison en porte-à-faux, AA Robins Architects

Une maison en porte-à-faux conçue par AA Robins Architect. (Photo : Nic Lehoux for AA Robins)

Tofino réinventé

Au fil des ans, Jeremy a vu une véritable marée humaine déferler sur Tofino. Certains y sont de passage pour observer les baleines, pêcher, faire de la randonnée et, bien sûr, du surf, tandis que d’autres choisissent d’y rester. Mais tous ont laissé leur marque sur le paysage. Au-delà des restaurants de réputation internationale et des luxueux chalets, une architecture moderne y a pris racine au milieu de la forêt, des constructions minimalistes poussant comme des champignons entre les cèdres et les épinettes.

Tony Robins, directeur de la firme AA Robins Architect de Vancouver, n’est pas étranger à cette façon d’aménager des habitations qui s’intègrent à la nature tout en la mettant en valeur. Comme cette maison qu’il a imaginée pour un surfeur et sa famille : une structure sur pilotis érigée autour d’une cour centrale surplombant Rosie Bay (le meilleur endroit pour apprendre le surf à Tofino).

Le Surf Shack de Backcountry Hut Company

Le Surf Shack de Backcountry Hut Company s’intègre bien au paysage de la côte. (Photo : Backcountry Hut)

« Son design est très contextuel, explique Tony Robins. Les piliers en acier galvanisé et la terrasse en cèdre font écho à la teinte argentée des troncs d’arbres qu’on trouve autour de la résidence. » Vu du ciel, son toit recouvert de mousse se fond au paysage, tandis que sa piscine à débordement réfléchit la forêt et l’océan, qui se trouve à seulement 15 m de là. « Pourtant, de la plage, on distingue à peine la demeure. L’architecture moderne s’insère bien partout, qu’elle reflète la nature au milieu du bois – comme ma maison de Tofino – ou qu’elle s’oppose à son contexte géographique. »

Backcountry Hut Company

Un hélicoptère permettant d’installer les chalets de Backcountry Hut Company en pleine nature. (Photo : Backcountry Hut)

Seconde nature

Cette architecture, qui se fond dans la nature et respecte la singularité de chaque lieu, peut revêtir différentes formes, allant des volumes sombres, rectangulaires et épurés de Tony Robins aux rustiques chalets en cèdre d’Ocean Village, donnant sur la plage MacKenzie, dont la toiture évoque la coque d’un bateau. Ce que ces deux projets à l’esthétique pourtant distincte ont en commun (outre la forêt pluviale en arrière-plan) ? Leur intemporalité.

Inauguré en 1976, Ocean Village a un petit côté hippie (davantage lié à l’ambiance qui règne à Tofino qu’avec l’année de sa construction), et pourtant, il s’intègre toujours aussi bien au paysage. Les constructions modernes qui sont récemment apparues dans ce secteur de l’île de Vancouver aspirent à cette même pérennité. C’est notamment le cas des habitations préfabriquées Surf Shack qui, selon le nombre de modules assemblés, passent d’un chalet pour une personne à un cottage familial, ou encore à un dortoir pouvant accueillir un groupe de surfeurs et tout leur attirail.

Les chalets d’Ocean Village

Les chalets d’Ocean Village ont été érigés en bordure de la plage MacKenzie il y a plus de 40 ans. (Photo : Tara Hurst)

« C’est une réinterprétation de nos abris pour la montagne », explique Wilson Edgar, qui a fondé Backcountry Hut Company avec l’architecte Michael Leckie, de la firme vancouvéroise Leckie Studio Architecture + Design. L’idée de départ était de concevoir une habitation relativement facile à transporter et qui pourrait être installée sur des terrains accidentés et peu accessibles. « Les structures modulaires modernes sont généralement carrées. Or, en haute altitude, il peut tomber jusqu’à 10 m de neige, ce qu’une telle structure ne supporterait pas. C’est pourquoi nous avons opté pour un toit en pente », précise Wilson Edgar. Il s’agit d’une architecture très lumineuse : le plafond atteint près de huit mètres et dispose de fenêtres encastrées, ce qui permet à l’air de circuler et à la lumière naturelle d’éclairer l’intérieur de fond en comble. Le revêtement extérieur en métal noir n’exige aucun entretien et sa durée de vie est de 50 ans.

Les surfeurs aiment explorer la forêt pluviale

Même les surfeurs aiment explorer la forêt pluviale.

« Le concept du Surf Shack est venu par la suite, explique Wilson Edgar. Michael, mon associé, fait du surf et il adore la région de Tofino. Il a suggéré de modifier notre abri pour créer un chalet côtier où on se sentirait comme à la maison. » À l’instar de la version pour la montagne, celle pour la plage est conçue pour durer. Le revêtement en métal, qui aurait rouillé vu la salinité de l’air, a été remplacé par du cèdre, une essence qui pousse le long du littoral. Car à Tofino, l’architecture doit non seulement tenir compte de la nature, mais l’épouser.

Sur la plage, tandis que la marée se retire, Jeremy Koreski réitère l’importance de vivre en harmonie avec son environnement. Il remarque que ceux qui visitent la région ont tendance à relâcher leur vigilance dès qu’ils sont détendus. « Depuis 10 ans, il y a certainement plus de monde à Tofino. Mais où ailleurs peut-on admirer des épaulards de la fenêtre de sa cuisine ? C’est magique.

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