Incursion dans le monde du sport électronique

Melek Balgün est l’ambassadrice d’une nouvelle discipline qui compte des millions d’adeptes à travers le monde : le sport électronique.

Lorsqu’on dîne avec Melek Balgün, il y a de bonnes chances que le repas s’étire. Devant une table couverte de délices japonais, la jeune femme de 29 ans s’exprime avec fougue, les yeux écarquillés d’excitation. Il faut dire que sa vie est particulièrement palpitante en ce moment. Elle vient tout juste d’être nommée pour un prix Adolf-Grimme, dans la catégorie Information et culture, à titre d’animatrice de la websérie Art of Gaming, diffusée sur le site de la chaîne ARTE. Une reconnaissance inouïe, qu’elle qualifie de « surréaliste », considérant la trajectoire qu’a prise le sport électronique. Cette discipline, qui jusqu’à récemment n’intéressait qu’un cercle d’initiés, est désormais en voie de conquérir le monde avec des compétitions remplissant des arénas entiers de fervents adeptes.

Melek Balgün est une passionnée de jeux vidéo : elle y joue depuis qu’elle est assez grande pour se tenir assise. Elle a grandi dans une maison où il y avait quatre ordinateurs, sans compter que le père de sa meilleure amie était informaticien. Lorsqu’elle rendait visite à sa copine, elle voyait souvent son papa travailler dans son atelier. « J’ai rapidement su que c’était aussi ce que je voulais faire », dit-elle.

Melek Balgün

Melek Balgün commente souvent des compétitions devant des auditoires de milliers de personnes. (Photo : Instagram/Melek Balgün)

Pas pour les filles ?

Au secondaire, Melek lisait des magazines informatiques plutôt que ceux destinés aux ados. Elle était la seule fille du club informatique de son école. Les garçons assis derrière elle s’amusaient souvent à Counter-Strike, un jeu multijoueur critiqué pour son apologie de la violence. En les entendant rire et crier, elle leur a demandé si elle pouvait se joindre à eux. Ils lui ont répondu que ce n’était pas un jeu pour les filles.

C’est ce qui a tout déclenché, se souvient-elle. Après l’école, elle est passée chez un voisin technicien en informatique et, dès le lendemain, elle était prête à jouer en réseau. « J’affrontais mon petit frère. Au bout de quelques semaines, je suis devenue si bonne que je battais les gars du club. »

J’affrontais mon petit frère. Au bout de quelques semaines, je suis devenue si bonne que je battais les gars du club informatique. »

C’était il y a 15 ans. Depuis, les jeux vidéo ont évolué de passe-temps pour adolescents à phénomène de masse (et même culturel). Le MoMA leur consacre des expositions, on enseigne le sport électronique dans les écoles en Norvège et en Suède, et un premier pro­­­gramme universitaire portera entièrement sur ce sujet au Royaume-Uni. Des ligues professionnelles de soccer, comme le club allemand FC Schalke 04, signent des contrats avec des joueurs. Et c’est sans compter le partenariat que Mercedes-Benz a conclu en 2017 avec l’Electronic Sports League (ESL), la plus importante et ancienne ligue consacrée aux jeux vidéo.

Les compétitions

La tension est si vive durant les compétitions que s’ensuit une grande décharge émotionnelle. (Photo : Adela Sznajde)

Depuis quelques années, les meilleurs joueurs de sport électronique se vouent exclusivement à leur discipline. Son audience compte des centaines de millions de personnes à travers la planète, allant du père de famille qui joue au football sur sa PlayStation la fin de semaine à l’ado adepte de League of Legends (LoL, pour les intimes). On peut s’adonner à ce jeu fantastique peuplé de créatures mythiques en tout lieu, en tout temps et gratuitement, bien que la plupart des participants optent pour la version payante dans l’espoir de pouvoir se mesurer aux meilleurs « champions ». Chaque mois, ils sont 85 millions à ouvrir une session en ligne pour tenter, en équipes de cinq et à l’aide d’une carte virtuelle, de prendre d’assaut la base de leurs adversaires.

Des athlètes nouveau genre

Mais les véritables champions de League of Legends parviennent, eux, à empocher des millions. On compte environ 10 000 joueurs professionnels de sport électronique dans le monde. Ceux-ci prennent jusqu’à huit décisions par seconde (soit 480 par minute), surpassant la crème des pilotes aux tests de la US Air Force. Ils font face tant de fois aux moindres variations du jeu qu’ils peuvent anticiper intuitivement les réactions des autres membres de leur équipe.

Le sport électronique d’élite a favorisé l’avènement d’un nouveau type d’athlète : réservé, poli, cérébral, doté d’une concen­tration et d’une coordination main-œil remarquables. Dans une autre vie, ces stars du jeu pourraient être pianistes ou violonistes virtuoses, ou encore neurochirurgiens. Mais c’est dans la sphère numérique que s’exerce leur génie.

ESL One de Cologne

Les meilleures équipes peuvent jouer les yeux fermés, comme c’est le cas au ESL One de Cologne. (Photo : Helena Kristiansson/ESL)

Pour décrypter leur art et le faire découvrir à un large auditoire, ils comptent sur des ambassadeurs comme Melek Balgün, qui a elle-même été joueuse professionnelle pendant de nombreuses années. Aujourd’hui, elle commen­te régulièrement des tournois, dont celui du Gamescom, à Cologne en Allemagne, qui rassem­­ble jusqu’à 18 000 spectateurs devant un écran géant sur lequel est projeté le jeu. « On a rarement la chance de voir un sport évoluer d’une telle manière. C’est pourquoi nous sommes si émotifs en ce moment. Notre communauté s’agrandit, mais je ressens encore la même solidarité qu’à mes débuts », confie-t-elle. Lorsqu’elle évoque cette com­munauté de joueurs, elle en parle souvent au « nous », comme s’il s’agissait encore d’une centaine de personnes plutôt que de millions.

Diplômée en marketing international depuis l’an dernier, Melek exerce aujourd’hui le métier d’animatrice. L’émission Art of Gaming n’est qu’un de ses multiples projets. Elle et sa coanimatrice française font appel à des scientifiques pour découvrir ce qui pousse les gens à jouer. De toute évidence, il y a beaucoup à dire sur le sujet.

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